Accélérer notre attention collective aux hyperobjets


Yves Citton


Accélérer notre attention collective aux hyperobjets

Qui n’en a pas assez que tout aille trop vite ? Trop de messages, trop d’articles, trop de livres, trop de sites, trop de blogs, trop de tweets – trop vite pour qu’on puisse répondre, réagir, suivre, rester à flot, ne pas se laisser écraser par montagnes quotidiennes d’informations urgents, de demandes pressantes, de communication frénétique et d’initiatives précipitées ! Assez ! Basta ! On se calme ! On ralentit tout. On travaille plus lentement pour jouir plus longtemps : slow food, slow talk, slow sex. On a assez cru à la vitesse : dans nos contrées, cette croyance est aussi épuisée que la croissance.

Je sais, la décroissance est un luxe de nantis – allez demander aux Indiens mal nourris s’ils ne rêvent pas d’être des Américains obèses. Eh bien, tant pis pour eux ! Et très peu pour nous. Leur prétendu « décollage » économique rend leurs villes encore plus irrespirables qu’avant, les bienfaits du productivisme leur empoisonnent la bouffe, tandis que des continents entiers de petits entrepreneurs-de-soi voient leurs enfants s’engager dans un rejet parfois violent des cruautés du modernisme (tout en postant fièrement leurs destructions sur

Internet). Pourquoi diable vouloir accélérer alors que tous les indicateurs montrent qu’on court droit à l’abîme ?

Accélérer pourquoi ?

Tout cela, les accélérationnistes le savent aussi bien que vous et moi. Ils vous répondront que vous confondez vitesse et accélération. Ils ne veulent pas du tout nous faire aller plus vite vers les accidents nucléaires que nous préparons certainement aux générations à venir, ni permettre à chaque famille chinoise de pouvoir acheter plus vite ses trois BMW.

« Accélérer », comme sur les bons vieux vélos écolos, cela veut d’abord dire « changer de braquet » : pédaler moins vite pour avancer plus loin. Mieux filtrer pour être moins submergés. Car nous sommes dans une mauvaise passe – dangereuse, malsaine, étouffante, écrasante, et potentiellement fatale pour plein de formes de vie que nous chérissons. Il faut se sortir des modes de gravitation qui nous font orbiter autour des centres commerciaux plastifiés, de l’audimat décervelant, de l’actionnariat prédateur et de la course au moins-valant social. Et pour s’en sortir, il faut accélérer certaines transformations (en cours mais encore bien trop lentes) – de façon à atteindre une certaine vitesse de libération qui nous permette de sortir de l’ornière capitaliste, comme les fusées parviennent (quand tout va bien pour elles) à échapper à l’emprise de la gravitation terrestre.

Sauf que dans notre cas, l’accélération doit nous aider à rétablir certaines connexions avec une planète Terre dont nous nous sommes follement crus « émancipés ». Partons de ceci, que Bruno Latour exprime élégamment en nous enjoignant tous – accélérationnistes et objecteurs de croissance, rappeurs des villes et oiseaux des champs – à reconnaître notre statut d’earthbound : de « Terriens », mais plus précisément « d’attachés à la Terre », parce qu’il n’y a pas de planète B et que le destin de notre milieu vital est nécessairement notre horizon commun1. Donc ce qu’il faut accélérer – et cela est d’ores et déjà sans appel – ce sont les transformations qui renverseront le cours actuel de notre prétendu « développement économique », qui nous fait saccager depuis deux siècles les conditions mêmes de notre bien- être à venir, voire de notre survie.

Comme l’ont bien montré Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, nous ne pouvons plus nous contenter de croire que l’émergence d’une pensée « verte », éclairée par les « excès » et les « erreurs » tragiques de l’industrialisation, est enfin sur le point d’opérer le nécessaire renversement de notre rapport de prédation à l’environnement, grâce à une tardive mais salutaire « prise de conscience » (qu’elle ait pour nom « développement durable », « conversion au bio », « frugalité volontaire », « chasse au gaspi » ou « retour à la nature »).

Leurs travaux nous montrent – malheureusement – que les dénonciations et les luttes contre les nuisances de la folie industrialiste sont aussi vieilles que ces nuisances elles-mêmes, que cette folie a su trouver des moyens terriblement rationnels pour neutraliser ces luttes et opérer en nous d’innombrables « petites désinhibitions », et que les indicateurs qui passent tous dans le rouge en notre début de troisième millénaire sanctionnent clairement l’insuffisance de cette foi en une « prise de conscience » finalement assez écologique pour renverser la vapeur 2.

Cette conscience est déjà ancienne et a donné maintes preuves de son impuissance, face à l’habileté et aux intérêts des entrepreneurs, investisseurs, promoteurs et de leurs complices gouvernementaux. Certes, une perception largement partagée au sein du « grand public » a une portée incomparable avec deux ou trois idées exprimées jadis par un auteur perçu à son époque comme un illuminé ronchon – et ce même si les mots employés sont les mêmes.

Certes, rien ne se répète jamais vraiment dans l’histoire, et des mouvements de masse comme ceux des « luddites » étaient nourris par des peurs et des espoirs sensiblement différents des rejets actuels de la prédation industrielle. Certes, des lois importantes et bienvenues ont été mises en place au cours du dernier demi-siècle pour « protéger la nature » – à l’issue de luttes longues, incertaines et souvent violentes. Notre incapacité à ne pas répéter les folies passées de l’amiante ou du nucléaire avec les démences présentes des gaz de schistes, pesticides, OGM et autres nanotechnologies témoigne toutefois davantage de la force permanente des lobbyistes du capitalisme écocidaire que de la montée en puissance des alternatives vertes.

Rien ne serait plus erroné que d’opposer les accélérationnistes aux partisans (et surtout aux praticiens) des circuits courts, de la décroissance et de la démondialisation. Ce que le

Manifeste accélérationniste dénonce, dans ce qu’il traite (trop dédaigneusement) de « localisme néo-primitiviste » ou de « folklore » ruraliste, ce n’est pas (ou, du moins, ce ne devrait pas être) les myriades de petites initiatives locales et de petits gestes concrets qui s’efforcent de renverser à petite échelle notre course commune à l’abîme. Ce qu’il signale et dénonce, ce ne sont pas ces gestes en eux-mêmes, mais seulement leur dramatique 1

Bruno Latour, Facing Gaia. Six Lectures on the Political Theology of Nature, The Gifford Lectures, February 2013.

2 Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz, L’événement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris,

Seuil, 2013.

insuffisance – face aux puissances mobilisées à l’échelle globale par Monsanto, Nestlé,

Carrefour, Exxon, Apple ou Goldmann Sachs.

Oui, en fin de compte, ce sera bien la généralisation de ces petits gestes dans nos habitudes quotidiennes qui permettront à nos modes de vie de s’engager sur des voies à la fois soutenables et émancipatrices. Et oui, c’est sans doute bien par-là que chacune d’entre nous peut commencer au niveau individuel, puisque changer mes modes de consommation, de communication, de production, de partage, d’attention, est plus immédiatement réalisable que changer « l’ordre du monde ». Mais non, un mouvement ne saurait se réduire à ses seuls premier et dernier pas. C’est tout autant l’entre-deux qui est décisif. Et c’est cet entre-deux – nécessairement collectif, inéluctablement mondialisé et intensément médiatisé – qu’il faut impérativement accélérer. Cet entre-deux a besoin d’être organisé, et c’est un appel à des formes d’organisation politique globale que relance (après d’autres) le Manifeste accélérationniste – car cet entre-deux ne s’organisera pas tout seul, par la vertu spontanéiste du seul chaos, ou du moins il ne s’organisera pas assez rapidement : trop de terres auront été englouties ou asséchées d’ici-là, trop de glaciers fondus, trop de pesticides répandus.

Oui, la sensibilité aux nuisances environnementales est partagée très largement : pas besoin d’avoir un doctorat de médecine pulmonaire ou une carte de membre de Greenpeace pour comprendre que l’air irrespirable n’est pas bon pour la santé. Et oui, la « conscience » écologiste, si on entend par là celle qui préfère les produits « bio », le végétarisme ou la frugalité volontaire, reste un phénomène dérisoirement minoritaire parmi nos sept milliards de

Terriens. C’est précisément l’entre-deux de ces constatations également vraies qu’il s’agit de construire – ou plus précisément : d’accélérer – non seulement « par le bas » des petites initiatives locales, mais également « par le haut » de stratégies médiapolitiques conçues à l’échelle globale.

Accélérer quoi ?

Comment préciser la nature de cet « entre-deux » dont il est urgent d’accélérer la constitution ? Faisons le détour par un livre récent du philosophe Timothy Morton dans lequel il avance la notion d’« hyperobjet » pour nous aider à penser « l’écologie après la fin du monde » – entendue comme la fin du monde des objets classiques. Il définit les hyperobjets comme « des choses qui sont massivement diffuses [distributed] dans l’espace et le temps par rapport aux humains » 3. Il en donne comme exemples le plutonium, le polystyrène et surtout ce qu’il considère plus approprié d’appeler « réchauffement climatique » (plutôt que « dérèglement climatique ») (8). Malgré les énormes différences qu’on peut trouver entre eux, ces hyperobjets présentent certaines caractéristiques communes.

Les hyperobjets sont visqueux : « ils tendent à coller aux êtres dont l’existence se trouve impliquée dans la leur » (1). Autrement dit : on ne parvient pas à s’en débarrasser. Les déchets nucléaires, le CO2, les plastiques qui forment le sixième continent de nos océans, autant d’hyperobjets qu’on n’arrive pas à « jeter » assez loin de nous [throw away], qui reviennent nous hanter comme un sparadrap nous collant désespérément au bout du doigt, et qui 3

Timothy Morton, Hyperobjects. Philosophy and Ecology after the End of the World, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2013, p. 1. Merci à Marc Saint-Upéry de m’avoir signalé cet ouvrage.

« récusent la notion même d’un ‘lointain’ » [away] (36) assez lointain pour ne pas toucher au cœur de notre « ici ».

Les hyperobjets sont non-locaux : on ne peut les cantonner ni au loin, ni en dehors (étanchement séparé d’un intérieur immunisé), ni même ici plutôt que là. Il y a « un peu » de radiation nucléaire « un peu partout » : tout est une affaire de doses, de plus ou de moins, « un peu plus » ici que là. La même dose au milieu d’un désert ou accumulée dans ma glande tyroïde prendra une signification complètement différente ; et pourtant, elle peut provenir du même essai nucléaire. L’important est toutefois qu’on ne peut pas (ou plus) se comporter face à des hyperobjets en faisant la somme de leurs effets localisés : les taux de précipitation et d’ensoleillement mesurés dans mon petit bout de jardin sont un effet local d’un réchauffement global. Le système climatique de la planète Terre n’est pas davantage chez moi qu’aux antipodes : tous nos petits bouts de jardins se trouvent intriqués ensemble [entangled, enmeshed], inséparés et inséparables4, sans que telle vague de chaleur « révèle » le réchauffement lui-même davantage que tel ouragan. C’est bien ce qui permet aux climato- négationnistes de triompher facilement : un hyperobjet n’est nulle part localisable (visible, palpable, mesurable) comme tel. Il n’est pas « identifiable » comme un objet classique – c’est justement un hyperobjet, dont la nature est différente de ce que nous avons appris à identifier comme des objets (de danger, de peur, d’amour).

Notre perception des hyperobjets passe par des ondulations temporelles faites de mises en phases et de déphasages. Le climat est fait (pour nous) d’oscillations entre mauvais temps et beau temps, trop chaud, trop froid, trop sec, trop humide ; nous mesurons le plutonium en période de demi-vie (dans 24 000 ans, soit la même échelle de temps qui nous sépare de peintures rupestres, il ne sera qu’à moitié moins dangereux qu’aujourd’hui, soit encore bien assez dangereux pour contaminer des dizaines de cours d’eau) (59). Les hyperobjets sont toujours là (autour de nous, en nous), mais nous ne les percevons que par intermittences. Nous ne pouvons les visualiser qu’en compilant et computant de grandes masses de données, qui permettent de faire apparaître la constance de leurs pulsations ou la forme particulière de « l’attracteur » autour duquel ils se manifestent (91).

Enfin, les hyperobjets ne sont nulle part isolables comme des objets classiques parce que leur existence est interobjective : leur mode d’existence se constitue de relations entre les choses que nous identifions comme des objets (un glacier, un niveau d’eau, une récolte, un thermomètre) (85).

Qu’on les appelle « systèmes », « attracteurs », « réseaux », « intrications » [mesh], peu importe : ils existent et opèrent en tant que tissu de relations conditionnant le comportement des objets sur lesquels se focalise notre attention. Notre subjectivité individuelle, résultat de notre intersubjectivité collective, n’est elle-même que l’un des effets de ces tissus de relations interobjectifs. Le défi que nous présentent les hyperobjets nous appelle donc à altérer le tissu interobjectif tramant nos intersubjectivités, de façon à ce que celles-ci puissent se rendre attentives aux hyperobjets tout autant qu’aux objets classiques. (La formule est certes contortionnée, mais je crois qu’elle fait sens – relisez-la tranquillement : attentivement.) 4 Voir sur ce point les beaux livres de Dominique Quessada, L’inséparé. Essai sur un monde sans autre, Paris,

PUF, 2013 et Karen Barad, Meeting the Universe Halfway : Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning, Durham, Duke University Press, 2007.

Voilà bien ce qu’il est impératif d’accélérer : notre attention collective aux hyperobjets, dont une certaine rationalité économico-financière, positiviste, individualiste et court-termiste dénie l’existence, explicitement (climato-sceptiques, apologistes du nucléaire, vendeurs d’OGM , grands prêtres de la croissance) ou tacitement (chacun de nous en tant que consommateur lambda) – non tant par « bêtise » que par intérêt individualiste immédiat à ne pas porter son regard au-delà de son cigare.

Voilà précisément pourquoi les politiques du repli vers l’autonomie, l’autarcie, la déconnexion, peuvent à la fois être parfaitement justifiées et néanmoins profondément insuffisantes. Insuffisantes parce que – même si on vit de brebis et d’eau fraîche – des centrales nucléaires existent bel et bien dans notre tissu de relations partagées, avec leur déchets visqueux qui hanteront (et mutileront et tueront avant terme) de façon « non-locale » des milliers et des milliers de nos descendants, leur lait de brebis et leur eau fraîche, pendant 24 000 ans, et puis 24 000 ans, et plusieurs fois 24 000 ans encore. L’insouciance moderne nous a jeté au visage des viscosités non-locales, ondulantes et interobjectales (non-jetables) auxquelles nous devons fatalement porter attention, ce qui n’est possible qu’à une échelle hyperobjectale (globale, planétaire), à organiser entre tous les attachés à la Terre.

Mais les politiques de repli sont également insuffisantes parce que cette attention hyperobjectale requiert les outils techniques de la modernité pour nous éviter de succomber aux saloperies de la modernité. L’hyperobjet « radiation » (ou « pesticide » ou « dérèglement climatique ») n’apparait à l’échelle de ces objets que sont nos brebis, nos cours d’eau, nos corps, nos enfants, que lorsqu’il est bien trop tard. Il faut accélérer notre prise de mesures de et contre ce qui nous menace à l’échelle hyperobjectale.

Telle est bien notre situation anthropocénique : le mal est déjà fait, même si on peine à le voir, à le mesurer et à lui accorder l’attention qu’il mérite. La catastrophe n’est pas à venir : elle est déjà là, déjà faite et encore en train de se faire. Dans tous les cas, cette attention ne peut pas ne pas être équipée. Compteurs Geiger, centrifugeuses, détecteurs de particules : notre vie dépendra de ces prothèses attentionnelles – ou plutôt d’une course aux armements attentionnels, puisqu’en rajoutant folie sur folies, nous déversons désormais des tonnes de nanoparticules dont personne ne sait encore détecter la présence tant elles sont minuscules (hyperobjets souverainement absolus).

Parce que nous ne pouvons pas nous débarrasser des saloperies hyperobjectales que nous lègue la modernité, et parce que nous avons besoin d’accélérer les techniques de détection et de computation de ces hyperobjets visqueux et non-locaux, on ne peut pas se permettre de ne pas être accélérationniste. Notre attention non-appareillée, adaptée aux objets locaux que nous avons l’habitude de manipuler depuis des dizaines de milliers d’années, ne suffira pas à nous faire repérer et esquiver les saloperies déjà accumulées, même si l’on en revient aux circuits courts – comme il faut par ailleurs également tenter de le faire, pour arrêter d’allonger les chaînes de commercialisation multipliant les saloperies répandues par la globalisation.

Autrement dit : s’il n’y a pas d’alternative à l’accélérationnisme, qui exige de travailler sur des circuits (d’information) nécessairement globaux, en profitant d’évolutions technologiques, sociales et politiques qu’il convient d’accélérer pour se rendre mieux attentifs aux saloperies hyperobjectales léguées par la modernité, il n’y a pas non plus d’alternative à un raccourcissement de certains autres circuits (de production-consommation), qui gagneront à se ralentir pour se rendre mieux attentionnés envers nos objets de proximité. L’erreur serait de considérer que ces deux exigences sont a priori incompatibles entre elles. Elles entreront sans doute souvent en contradiction – mais c’est justement la tâche des expérimentations et de l’intelligence concrète que d’utiliser ces tensions pour inventer des tiers apparemment exclus et pour imaginer des solutions inédites.

Accélérer comment ?

Le terme anglais choisi par Bruno Latour pour désigner notre condition anthropocénique, celui d’earthbound, signifie non seulement que nous sommes « attachés à la

Terre » : il suggère aussi que nous sommes « en mouvement vers la Terre » (comme un

Southbound train roule en direction du Sud). Là se situe peut-être une clé importante pour mieux dépasser la fausse incompatibilité entre politiques accélérationnistes et écologie radicale (ou profonde). Comme l’a illustré avec éloquence Peter Sloterdijk, toute la modernité s’est représenté son « progrès » historique sur le mode de l’élévation, du décollement, avec à l’horizon le rêve d’une « vitesse de libération » nécessaire pour que l’Humanité (avec un grand H) « s’émancipe » de cette basse Terre bien trop boueuse et aille se perdre la tête dans la pureté éthérée du firmament (avec une armée de petites fusées). Se reconnaître dans le destin de créatures earthbound, c’est renverser un tel fantasme (auquel les accélérationnistes sacrifient encore quelques formulations ici ou là).

C’est parce que nous sommes inéluctablement earthbound – for all practical purposes, comme on dit en anglais – que le ralentissement de circuits courts est aujourd’hui un impératif non seulement de survie collective, mais surtout de bien-être partagé. Nulle accélération ne nous fera décoller de la planète Terre dans un avenir envisageable. Faute de pouvoir jeter nos saloperies ailleurs (away), c’est cet espoir de pouvoir partir au loin (away), et si possible vers « le haut » (les étoiles, le Progrès), qui a nourri la folie de la modernité industrielle. C’est cette illusion qui doit être combattue, depuis nos grands investissements d’infrastructure jusque dans nos plus infimes gestes quotidiens – les deux étant intimement liés. Si effort de décollement il y a eu, il est en train de rater : nous volons vers le crash, et nous avons déjà endommagé plusieurs roues du train d’atterrissage en heurtant les premiers arbres depuis plusieurs décennies. Il faut bien accélérer, faire rugir un peu le moteur – et urgemment – mais pour essayer d’atterrir sans trop de casse !

Comment faire ? Le manifeste accélérationniste propose des directions pertinentes aux paragraphes (§ III.16-18), qui appellent à « construire une infrastructure intellectuelle » capable de contrer à l’échelle transnationale l’hégémonie actuelle de la pensée néolibérale et à « construire une réforme à grande échelle des médias ». Même si le « vrai » geste révolutionnaire était de convertir sa télévision en aquarium, ce sont toujours à travers les grands médias de masse que se structurent les agendas politiques. On peut certes attendre que les « vérités » filtrent d’elles-mêmes, lentement, depuis quelques revues et groupuscules d’avant-garde, ou qu’elles deviennent magiquement « virales » par la grâce d’Internet, mais ici aussi, il serait urgent d’accélérer les choses (1°) en exigeant une réforme politiques des infrastructures médiatiques actuellement soumises aux aberrations du marché et (2°) en concentrant l’activisme artistique et politique sur le détournement, le court-circuitage ou le piratage des circulations médiatiques. Le troisième objectif assigné au moyen terme, « reconstruire différentes formes de pouvoir de classe », relève lui aussi d’une forme de médiapolitique : à l’heure où ce sont les discours d’extrême-droite qui parviennent à séduire ceux qui se considèrent comme les victimes de la modernisation globalisatrice, c’est bien un travail de médiation qui s’impose pour reconnecter certains public avec certaines sensibilités, certaines attitudes, certains imaginaires et certains espoirs – certaines modalités de recompositions de classes.

Cette réponse à la question du « comment » de l’accélérationnisme ne résout toutefois pas la question de savoir « par où commencer ». Le manifeste a le mérite de poser cette question qui fâche, et de lui proposer une réponse qui est presque concrète et en tous cas pragmatique : la gauche accélérationniste doit commencer par se chercher « des financements, qu’ils proviennent de gouvernements, d’institutions, de think-tanks, de syndicats ou de bienfaiteurs individuels. Nous considérons la localisation et la canalisation de tels flux de financement comme des prémisses essentielles à la reconstruction d’une écologie d’organisations d’une gauche accélérationniste efficace » (§ III.20). Le capitalisme a-t-il atteint un degré assez fort de contradictions internes pour qu’assez de ceux qui en bénéficient financièrement décident de se retourner contre lui ? Il n’est sans doute pas interdit de l’espérer. Il serait toutefois imprudent de compter dessus.

Sur quoi peut-on donc miser pour faire que l’atterrissage des earthbound soit le moins catastrophique possible ? Ici aussi, sur le refus des alternatives exclusives. Oui, il faut essayer de monter de grands organes de presse, d’infiltrer les télévisions, de viraliser Internet. Et oui, tenter de capter de gros financements aidera à accélérer ce travail nécessaire de montée en puissance médiapolitique. Mais oui également, la rhétorique et le storytelling les plus convaincants sont ceux dont les paroles semblent être en accord avec les actes. Si les prétendus « djihadistes » reçoivent le soutien de certaines populations victimisées par la modernité (encore et toujours colonialiste), c’est moins dû à la force de prêches réduisant le texte coranique à quelques réductions simplistes qu’à la puissance de rayonnement d’actions concrètes de solidarité et de résistance.

La véritable résistance et la véritable alternative aux simplifications symétriques des prétendus « djihadistes », des démagogues du Front national et des thuriféraires de la concurrence fétichisée, ne provient-elle pas aujourd’hui des zadistes qui occupent un bocage ou une zone humide – par et pour une construction de socialité qui n’a rien de « primitif », même si elle n’est pas sans cultiver parfois un savoureux goût de « folklore ». À Sivens, à

Notre-Dames-des-Landes, dans la vallée de la Suse, en des myriades de lieux moins médiatisés, les combats des zadistes constituent eux aussi des facteurs locaux d’accélération globale de la réorientation nécessaires de nos sociétés 5. Ces actes d’occupations sont aussi des paroles – bien plus convaincantes que les slogans abstraits concoctés par des agences de com.

Se battre « immédiatement » contre un projet ponctuel pour faire vivre une alternative concrète locale et essayer de rassembler des fonds pour construire une infrastructure aidant à « médiatiser » plus largement de telles luttes et de tels projets – ces deux formes d’accélérations sont parallèles et complémentaires, même si elles ne sont pas forcément convergentes. Les deux contribuent ensemble, chacune à sa manière, à réorienter notre attention collective, vers les objets locaux qui demandent notre sollicitude, comme vers les 5 Pour une excellente somme d’expériences et d’analyses sur ces mouvements, voir l’ouvrage du Collectif

Mauvaise Troupe, Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21 e siècle, Paris, Éditions de l’éclat, 2014.

hyperobjets diffus qui menacent nos formes de vie – le capitalisme lui-même étant sans doute le plus ubiquitaire et le plus insaisissable des hyperobjets.

On sait depuis longtemps, au moins depuis Machiavel, que la politique est une affaire de temps, de kairos, d’occasion à saisir, de patience à respecter, de coups à précipiter. Un mot d’ordre aussi simpliste que celui d’« accélération » ne saurait bien entendu rendre justice à la complexité pluraliste des multiples temporalités de l’intervention politique. Il pointe néanmoins du doigt une nécessité majeure de notre époque : celle de composer une action collective à la hauteur des nouveaux défis d’un anthropocène où les Terriens doivent apprendre – de toute urgence – à réorienter leurs attachements en direction de leur unique terrain d’atterrissage (earthbound).

Accélérer la sortie du catastrophisme

La vertu principale de l’accélérationnisme n’est toutefois pas de poser un problème de temporalité, mais bien davantage un problème d’échelle. La modernisation industrielle a bouleversé les échelles des effets des activités humaines sur leur environnement : échelles horizontales de l’étendue des surfaces planétaires concernées (globalisation) ; échelles verticales des rapports entre ce que les humains extraient de dessous leurs pieds et ce qui les menacent du haut du ciel (dérèglement climatique) ; échelles temporelles des conséquences futures de nos insouciances momentanées (anthropocène et justice inter-générationnelle).

Comme on l’a vu, de par son versant critique, l’accélérationnisme manifeste le besoin de construire activement des structures d’attention collectives nous rendant capable de percevoir, mesurer et si possible échapper aux hyperobjets visqueux, non-locaux, ondulatoires et interobjectifs générés par l’insouciance industrialiste – dont le capitalisme néolibéral globalisé ne fait que relayer la folie pseudo-rationnelle. Mais de par son versant velléitaire et futuriste, l’accélérationnisme manifeste et aidera peut-être à catalyser une vertu d’ordre affectif qu’il convient sans doute de regarder avec davantage de d’indulgence que de méfiance, malgré son ambivalence : la vertu de l’espoir.

C’est bien l’affirmation d’un espoir qui anime les zadistes lorsqu’ils résistent contre des barrages inutiles, des aéroports d’un autre âge ou des délire ferroviaires à très grande vitesse.

Car leurs luttes sont tout autant nourries d’affirmations générales d’autres formes de vie et de socialités que d’oppositions contre tel ou tel projet local. C’est aussi l’affirmation d’un espoir qui anime les accélérationnistes lorsqu’ils veulent faire advenir un monde où l’on travaille moins pour jouir plus et mieux. Derrière les apparences du discours catastrophiste qui a imprégné les pages précédentes, et les zadistes et les accélérationnistes aident à faire briller une alternative à la catastrophe en train de se faire : une attention réorientée vers l’espoir d’un avenir qui ne soit ni (trop) irradié, ni faussement radieux, mais interobjectivement soutenable et intersubjectivement désirable.

Là est sans doute le plus grand mérite du Manifeste accélérationniste : inviter notre attention à se porter au-delà de l’horizon catastrophiste qui borne aujourd’hui tout un imaginaire de la gauche écologiste. J’ai essayé de montrer que les préconisations accélérationnistes avaient leur nécessité même sous cet horizon catastrophiste. Mais ce n’est là qu’une lecture minimaliste de leurs propositions. Si leur intervention est appelée à être efficace, c’est qu’elle aura réussi à secouer une torpeur qui cantonne une bonne part de la gauche à des positions réactives (défendre les acquis sociaux, protéger ce qui reste de « nature », limiter l’impact des nuisances industrielles, borner la pénétration du numérique dans nos espaces privés et intimes). À travers le changement d’échelle qu’il nous propose, l’accélérationnisme (ré)ouvre surtout une autre dimension : celle qui, au sein même du présent, détecte, cultive et construit activement des raisons d’espérer des transformations précédemment impensables de nos modes de vie. Il s’agit souvent de transformations déjà en cours, mais auxquelles nous aveuglent des conditionnements ou des angoisses héritées du passé.

À l’heure où des rapports alarmistes sur l’automation nous annoncent la catastrophe de 50% des emplois menacés par le déploiement du numérique, l’attitude et le vocabulaire catastrophistes font davantage partie du problème que de la solution : la « menace », l’« alarme » et la « catastrophe » du « chômage de masse » ne résultent que de notre incapacité à accélérer notre sortie du paradigme fordiste du plein emploi-industriel-salarié- consumériste. (Accélérer comment ? Instaurons un revenu universel garanti !) De même, les lamentations sur la distraction pathologique des jeunes générations nous aveuglent-elles à l’intense intelligence collective qui permet souvent à l’étudiante d’aujourd’hui d’être mieux informée, mieux équipée, mieux réseautée pour faire face aux défis du présent que le professeur quinquagénaire qui se plaint de la voir consulter son smartphone durant ses cours magistraux. (Accélérer comment ? Réformons les universités en hackerspaces !)

En même temps qu’ils sont enrôlés dans des entreprises de surveillance paranoïaque et de consumérisation à outrance, les big data constituent aussi une forme de sensibilité collective capillaire qui peut aider grandement à la réorientation de l’avenir grâce à une attention équipée pour repérer les traces qu’il imprime déjà dans notre présent. Là est sans doute à situer l’accélérationnisme en train de se faire : au sein de chaque développement du numérique, là où nos vieilles habitudes ne perçoivent que des menaces catastrophistes, des millions de hackeurs sont déjà en train de frayer activement des modes de percevoir, des modes de penser, des modes de partager et des modes de faire, capables de nous rendre mieux « attentifs, ensemble » – non tant aux menaces d’un présent largement fantasmé qu’aux promesses d’un avenir plus libre, plus égalitaire, mieux reterritorialisé, plus collectif et plus intelligent, dont nous pouvons et devons accélérer l’avènement.


Yves CITTON est professeur de littérature française à l’université de Grenoble-Alpes, membre de l’équipe LITT&ARTS et co-directeur de la revue Multitudes. Il a publié récemment

Pour une écologie de l’attention (Paris, Seuil, 2014), Gestes d’humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques (Armand Colin, 2012), Renverser l’insoutenable (Seuil, 2012), Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance (Paris, Éditions Amsterdam, 2011), L’Avenir des Humanités. Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ? (Éditions de la Découverte, 2010), ainsi que

Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche (Éditions Amsterdam, 2010).